Le Temps long partie courte (30-60 min)

angela

Le Temps long

Une réflexion sur l'ennui (au travail). Par Kaiser Omnik.

Vous travaillez depuis deux semaines dans un dépanneur* logé au demi-sous-sol d’un immeuble vétuste

*Dépanneur : Au Québec, petit commerce aux heures d'ouverture étendues où l'on vend des aliments et une gamme d'articles de consommation courante

Ce petit jeu vous propose de jouer l'ennui, ou plutôt de jouer quelqu'un qui trompe son ennui, sur ses horaires de travail… dans une épicerie pendant une mauvaise journée.

Vous aurez besoin de :

  • Un paquet de cartes standard,
  • De quoi écrire ou vous enregistrer.

 

Un Petit JDR

Mi-2022, j'ai la joie de recevoir une invitation à être jury d'un défi de création JDR et la bonne (?) idée d'accepter. Me voilà donc à lire et commenter tout l'été des jeux ! Pour ce Concours Un Petit JDR, les jeux sont heureusement courts (le défi étant d'écrire un jeu en moins de 500mots), mais il y en avait tout de même une 40aine ! C'est toujours une bonne expérience d'être jury, c'est simplement chronophage et difficile d'attribuer des "notes". 

Sur ce défi, pas de notes mais des coups de coeur à donner, soit 6 jeux (uniquement !) à qui donner notre "vote".

Le Temps long est rentré dans mes coups de coeur dès sa lecture. Les jeux étant anonymisés pour le jury, ce n'est qu'après que j'ai eu le plaisir de voir qui en était l'auteur : Kaiser Omnik. Un solorôliste vidéaste très impliqué dans la promotion des JDR solo :) Retrouvez son lien (Youtube, etc.) en bas de page.

 

Ambiance « tromper l'ennui du quotidien »

Le temps long est présenté comme « une réflexion solitaire sur l'ennui. » Ce qui m'a plu dès sa lecture est vraiment cette thématique : l'ennui est rarement l'élément central d'un jeu ou un sentiment que l'on souhaite ludifier. Alors chapeau à Kaiser pour s'être lui-même imposé ce thème peu commun.

Le contexte : on travaille dans un dépanneur (petit commerce québecois type épicerie ouverte jusque tard la nuit)

Outre le fait de nous apprendre ce qu'est un "dépanneur" au Québec, Kaiser réussit à nous mettre dans l'ambiance avec une très simple énumération ("Vous vendez des chips et des gratteux"). On commence par poser l'ambiance en quelques mots puis c'est parti : prenez un paquet de cartes, piochez. « On n'a pas le temps de niaiser » dans un jeu de moins de 500 mots.

Après le défi, Kaiser a un peu enjolivé son jeu et l'a mis en ligne sur itchio. J'aime beaucoup le fait que le jury n'ait reçu que du texte brut à lire (c'est plus équitable pour les personnes participantes), mais que certaines participantes décident ensuite de le maquetter un minimum pour rendre ça publique.

En jeu, si cette ambiance « épicerie et solitude » nous parle, on peut vite se laisser emporter par l'histoire et inventer de nombreuses choses. Mais si ça nous parle un peu moins, Kaiser propose des exemples de situations et quelques questions à se poser – ce que j'apprécie énormément et j'aimerais tellement voir cette liste de questions s'allonger.

Sans être de ce type, ce jeu me semble tout de même dans la veine des jeux pour « incarner un hôte » (barman, salon de thé…), qui écoute les anecdotes de sa clientèle. Sauf que, avec peu voire pas de clientèle, on écoute sa boutique.

 

Pioche une carte et imagine une tâche routinière

Alors oui, dis comme ça ça ne semble pas vraiment intéressant. Mais le jeu encourage à décomposer cette tâche en plusieurs étapes ou d'imaginer les émotions qui y sont liées. Là, ça devient plus intéressant.

Le jeu se joue en piochant des cartes et ce sont les couleurs qui déterminent le type de tâche. La valeur de la carte vous indique (au doigt mouillé) à quel point votre personnage trouve ça pénible ou non. Petit bonus pour les joker, qui signifient une blague des collègues (pas d'exemples dans le jeu, mais ça ferait une très belle table aléatoire).

Vous piochez les cartes une par une, en imaginant une tâche à effectuer pour chaque carte. Vous piochez jusqu'à vous en lasser (ou jusqu'à ce que votre service soit logiquement terminé – à moins que vous ne jouiez une ghoule condamnée à rester au boulot éternellement, pourquoi pas?)

Le fait de répéter cette action 1 pioche, 1 histoire, 1 pioche, 1 histoire, 1 pioche, 1 histoire… joue sur la monotonie et la répétition des gestes (comme dans un travail dans un dépanneur). Bien que le choix des cartes comme médium ne me paraît pas être le meilleur pour cette thématique, j'apprécie beaucoup cette répétition volontaire du geste : le jeu vous fait faire ce que votre personne fait et ressent.

 

Ma partie

Voici telles quelles les notes prises de ma partie, que j'ai joué avec uniquement mon téléphone (pour lire et écrire) et mon paquet de cartes posés devant moi.

Spoiler : cliquez pour lire ma partie.

Clignotement d'un luminaire
& odeur de javel.

6 ♦

Le livreur n'est toujours pas là. Ça fait plus d'une heure de retard, comme à son habitude. J'ai préparé le document de réception de colis, dégagé le chemin jusqu'au stock pour laisser passer le chariot, sorti mon cutter et fait de la place dans les frigos. S'il reste
fidèle à ses habitudes, j'ai encore 20 min avant qu'il arrive… je peux nous préparer un café. J'espère qu'il aura le temps de discuter un peu. Je me demande ce qu'il fait quand il ne travaille pas… ce serait bien de se voir en dehors du boulot. C'est triste de toujours le voir de nuit, dans un mini local de stockage sous des lampes qui clignotent. Ambiance épouvante, ça le fait pas pour un date.

8 ♠

Je suis dégoûté. Aujourd'hui il avait le temps de prendre un café mais… la machine ne marchait pas. Pourquoi juste aujourd'hui ?? Je parie que c'est mes collègues de la journée qui l'ont cassée. Faudra que je regarde qui c'était. Du coup j'étais comme un idiot devant Vlad. En plus j'arrive jamais à réparer cette machine. Ça m'énerve. Ce que je donnerais pas pour une belle machine professionnelle, double percolateur et pré-infusion.

10 ♠

M. Beck est passé. C'est un habitant du quartier que je vois souvent. Il prend toujours la même chose : "2 gratteux et 1 barre chocolatée". Parfois, il les gratte directement ici en mangeant son chocolat. C'est son petit rituel, ici ou chez lui il fait pareil. Alors on discute de tout et de rien, de la météo et de notre journée. Il s'est proposé pour réparer la machine à café et maintenant elle ne fonctionne plus du tout. Y a même plus un mince filet imbuvable qui coule. Plus rien. Si j'avais su qu'il y connaissait rien, ça m'aurait épargné bien du soucis. Là, je me retrouve à la démonter et la nettoyer entièrement. Y a pas plus pénible. Je suis même pas sûr de savoir la remonter.

2 ♦

J'ai vérifié le stock sur le logiciel, ça m'a calmé. Enfin un truc qui fonctionne. Sans soucis. Il manquait deux trois cartons de produits, j'ai rempli une petite fiche de commande. Ce serait bien que Vlad repasse dans la nuit… Bon, c'est impossible qu'une commande soit prise en compte immédiatement et livré dans l'heure, même si ça vient de l'entrepôt à moins d'1h d'ici. Mais ça coûte rien de rêver.

Q ♣

Ah je rêvais de clientèle pour discuter un peu et tromper l'ennui. Mais pas de celle là. Deux jeunes, bien trop jeunes, qui veulent acheter de l'alcool et des cigarettes. Elles abusent. Et en plus elles insistaient. Ça se voyait qu'elle étaient mineures. Et l'une des deux c'est la fille de M. Roger, je l'avais pas vue depuis 10 ans mais je sais très bien qu'elle en a même pas 16. Je sens déjà la discussion pénible que je devrais avoir quand M. Roger me verra. À tous les coups l'alcool c'était pour lui. Par contre, les cigarettes…

Q ♡

C'était très difficile de discuter avec ces deux jeunes. Et apparemment elles n'ont pas apprécié que je refuse de leur vendre alcool et tabac. Elles ont saccagé la boutique. Y a plein de canettes explosées et de paquets de chips éparpillés. Je ne sais pas encore si je vais les signaler ou pas… Mais surtout : ça va me prendre jusqu'à la fin de mon service pour nettoyer tout ça… je vais avoir le temps de réfléchir à ce que je dois faire pour elles. Elles ont peut-être besoin d'aide avant de tomber dans la délinquance…

 

Jouer l'ennui sans ressentir l'ennui

Dans ce jeu, on joue donc un personnage qui travaille, et dont le travail est – en apparence – « monotone ». Seulement en apparence car le jeu vous invite à imaginer les petites choses de son quotidien qui peuvent le sortir de son ennui s'il y accorde de l'importance. Si toutefois ces petits évènements du quotidien ne trompent pas son ennui, votre PJ peut se concentrer sur les à-côtes : motif dans la toile d'araignée qu'il est en train de nettoyer ou bruit étrange dans une boîte qu'il est en train de ranger. C'est aussi un jeu qui invite à un état de rêvasserie, comme votre PJ pourrait le faire pendant les moments sans clients…

Peut-être que j'aime beaucoup ce jeu car je rêve de trouver un boulot « simple » et répétitif, comme faire des inventaires. J'en faisais en parallèle de mes études et, sans rire, j'adorais ça : et je pouvais en quelque sorte me mettre en état méditatif (ou au moins mettre mon cerveau plus ou moins en pause). C'est bien différent des boulots « créatifs » où une charge mentale peut parfois peser, où le monotone est exclu car il faut toujours se « renouveler ». L'inconvénient des inventaires, c'est qu'il fallait à chaque fin de rayon engager une interaction avec les chefs pour qu'iels « autorisent » à passer au rayon suivant. Sinon, ces interactions sociales mises à part, c'est vraiment une activité qui peut créer de l'ennui chez beaucoup, ou un état méditatif chez d'autres. Et ce jeu peut probablement mener à ce type de parties également, si on y ajoute plus d'exemples et de questions.

En conclusion, ce jeu est une belle participation à un défi de création. En très peu de mots, vous avez un jeu fonctionnel et très agréable à jouer. Un jeu tranche-de-vie qui diffère des habitudes de ce genre. On peut y jouer en one-shot (ne jouer qu'un service) ou y rejouer autant que l'on veut, tant que notre PJ travaille dans ce dépanneur. On peut aussi y jouer sur des durées variables, c'est l'avantage de ces jeux solo où chaque pioche est un nouvel évènement. Et bien sûr, vous pouvez lier les évènements entre eux… faire revenir un PNJ, créer des conséquences aux actions de votre PJ ou celles des PNJ… ou par exemple intégrer des éléments de la vie hors-travail de votre personnage en imaginant ses pensées, ses souvenirs, ses appels reçus en plein boulot…en utilisant un oracle ou votre propre environnement pour vous inspirer, une fois les propositions de Kaiser épuisées.

C'est un petit jeu plein de potentiel, dont vous pouvez vous emparrer pour jouer à votre façon. Quel sera le quotidien de votre PJ ? Quels clients va-t-il servir ? Quels à-côtés vont le sortir de sa monotonie ?  

 


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